ACTUEL PIANO NOBILE DEPUIS 1995 LIENS CONTACT ASSOCIATION

 

Conjonctions

Katleen Vermeir & Ronny Heiremans :  A.I.R extension#06 (piano nobile)
Anouk de Clercq :   Building + Conductor

Du 23 mars au 12 mai 2007
Vernissage le jeudi 22 mars, dès 18h00

Relevant de pratiques artistiques fort différentes, les pièces présentées à Piano Nobile s'articulent autour de la notion d'espace, tant virtuel que réel. Le lieu d'exposition convoque et entremêle ainsi plusieurs territoires qui se juxtaposent et se chevauchent. Katleen Vermeir/Ronny Heiremans et Anouk de Clercq sont exposés pour la première fois en Suisse.

Katleen Vermeir et Ronny Heiremans développent depuis deux ans le projet A.I.R (Artist in Residence) dont la dénomination réfère aux enseignes fixées au-dessus des entrées des espaces industriels de SOHO investis par les artistes dans les années soixante à New York. Artist in Residence signalait alors une présence humaine, a fortiori une activité artistique dans des locaux jusque-là en friche. Aujourd'hui, dans le contexte artistique, l'appellation de résidence désigne un lieu de travail éphémère, suggérant un certain nomadisme. Compressant ces différents paramètres, le projet A.I.R prend pour point de départ la maison personnelle des artistes, un ancien espace industriel qu'ils ont aménagé en lieu d'habitation et en atelier. A.I.R questionne le geste architectural, la signification de l’espace bâti, les projections – personnelles, politiques – qu'il charrie.

Résultant d’une résidence à Istanbul en 2006, A.I.R extension#06 (piano nobile) représente une nouvelle étape de leur projet. Conçue comme une annexe ou une abstraction du loft bruxellois, l'installation in situ se réfère également et plus généralement aux pavillons nationaux des grandes expositions, envisagés comme des lieux de représentation d'identité nationale. Provisoire et constituée en partie de parois flottantes, l'installation A.I.R  joue avec l'architecture de Piano Nobile, en intégrant certains éléments (le plafond et la vitrine qui sont tout à la fois éléments constitutifs du lieu et du pavillon) et en en  reproduisant d'autres (le sol et les parois devenant surfaces de projection et de réflexion), initiant ainsi une sorte d'aller retour entre réalité et illusion.

Eléments pivots entre deux univers, réels et projetés, les images apparaissent simultanément clore l'installation et s'ouvrir sur d'autres espaces. Dans cet environnement constitué de surfaces réfléchissantes, elles se multiplient, débordant de l'écran pour inonder le lieu. Le film révèle simultanément l'architecture du Pavillon Florya à Istanbul et celle du loft bruxellois. Symbole de la modernisation de l'Etat turc, le Pavillon Florya construit en 1935 s'inspire volontairement de l'architecture moderne occidentale et il puise abondamment dans le vocabulaire architectural du Corbusier : construction sur pilotis, rampe d'accès, fenêtres disposées en bandeau offrant de larges ouvertures sur l'extérieur, favorisant la transparence. Résidence secondaire d'Atatürk (1881-1938), père de la modernisation de l'Etat turc, la construction encode par sa forme même l'esprit de son programme, qui prône la transparence, l'ouverture ainsi que la laïcisation de l'Etat; il accorde aussi une place nouvelle à la femme dans la société. L'architecture s'avère ainsi instrumentalisée, devenant lieu de projections et support d'idéologies politiques.

La notion de transparence et d'ouverture s'inscrit dans la construction même du film. Oscillant entre couleur et noir et blanc, les images projetées ondoient avec fluidité sur leur support, n'hésitant pas à se recouvrir, à se superposer. Muettes, ces dernières n'en demeurent pas moins hypnotiques et fortement poétiques. Réunissant un matériel visuel provenant de diverses sources (archives, images vidéo et photographiques prises par les artistes), tel un collage, le film entremêle et fusionne des vues du Pavillon Florya et du loft bruxellois, enjambant toutes frontières spatio-temporelles et dissolvant ainsi l'identité respective des deux lieux. Un nouvel espace se crée, indéfinissable et médian, compressant différentes réalités; plusieurs strates temporelles s'y trouvent conjointes, initiant des allers retours dans l'histoire. La qualité même de l'image, inégale, contribue à rendre flous les repères temporels et spatiaux.

Investigateur, A.I.R extension#06 (piano nobile) questionne non seulement la signification d'une architecture et les projections qu'elle charrie, mais également sa médiatisation par l'image, perçue et utilisée par les architectes modernes. L'image magnifie l'objet bâti et l'isole de son environnement, travestissant d'une certaine façon la réalité. Vermeir et Heiremans interrogent cette représentation, prenant le parti de l'exploiter largement et résolument. Leur travail opère donc comme un agent de transformation. Plus qu'il n'y paraît, les images s'avèrent poétiquement pernicieuses.

En contrepoint de l'installation de Vermeir et Heiremans, deux films d'animation réalisés par Anouk de Clercq sont présentés dans la deuxième partie de Piano Nobile. Travaillant essentiellement avec le médium de la vidéo, l'artiste a réalisé en l'espace de six ans un corpus comprenant une dizaine d'œuvres d'une grande cohérence. Ayant fait des études de cinéma et de musique, les œuvres de de Clercq opèrent au carrefour de plusieurs champs d'expression. En outre, l'artiste engage aussi régulièrement des collaborations avec des artistes issus d'autres disciplines tels que l'architecture, la musique électronique ou le graphisme.

Les espaces imaginées par Anouk de Clercq oscillent entre univers architecturé et espaces fantasmés. Les travaux mêlent très étroitement le sonore et le visuel, les deux paramètres étant traités avec égale attention. Ils deviennent ainsi des espaces d'ouvertures et de perception, amorçant ici et là des bribes de narration, suggérant plutôt que précisant. Présentés sur des écrans plats, les vidéos d'animation Building (2003) et Conductor (2004) apparaissent tels des tableaux en mouvement. Ainsi installées, les deux pièces ressemblent à deux fenêtres ouvertes sur un ailleurs. Les images de de Clercq happent le spectateur, l'aspirant dans des univers imaginaires.

Graphiques, les images de Building déclinent en noir et blanc l'architecture d'un lieu, celui du Concert Hall de Bruges, représenté d'une façon très abstraite et très épurée. La construction apparaît comme un volume noir qui se révèle par la lumière. En un mouvement continu, la caméra navigue dans le lieu avec extrême fluidité et sensualité, effleurant les contours de l'objet bâti. Oscillant entre bidimensionnalité et tridimensionnalité, les formes semblent émerger du néant, s'extraire d'un canevas noir sous l'impulsion de la bande sonore très présente, dépliant un univers abstrait.

Plan fixe d'une très courte durée, Conductor plonge le spectateur dans un univers naturel exacerbé. La caméra est pointée sur un ciel tempétueux, la bande sonore donne à entendre les éclats de tonnerre qui sourdent et qui se rapprochent ainsi que le sifflement du vent : tension exacerbée qui se développe en crescendo jusqu'à atteindre son paroxysme. Au bout d'un mât, un point de lumière oscille, tel une respiration, inégale, indiquant une présence, une vie. Il apparaît comme un lieu de résistance dans un univers qui lui est hostile. Nouvellement dans cette pièce, la plasticienne dirige sa caméra sur le monde extérieur, introduisant des morceaux de réalité filmés qui sont certes retravaillés mais pas totalement transformés.

Les univers d'Anouk de Clercq apparaissent comme des ailleurs situés aux confins de la réalité et vidés de toute présence humaine, ce qui leur confère un aspect mystérieux. Etrangement néanmoins, ces ailleurs semblent résonner profondément dans notre inconscient. Métaphoriques, ils deviennent amorces de fictions.

Maryline Billod