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Le Jardin de la violence – interventions artistique, Morat
Mai-octobre 2002
Curateurs : Winka Angelrath, Marie-Eve Knoerle, Pascal Mabut
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Pour la troisième fois de cette saison, Piano Nobile opère hors murs. Le site investi pour cinq mois se trouve à Morat, sur un Artéplage de l’Exposition Nationale. Disséminées sur les trois parcelles du Jardin que sont l’esplanade, le jardin et la forêt, les interventions artistiques proposent des interprétations ou des points de vues individuels sur la violence sociale quotidienne. Par la variété des médiums utilisés, les oeuvres multiplient les moyens de recevoir et ressentir le sujet ; elles tissent un parcours de différents registres de réflexions.
Une investigation approfondie d’un sujet précis avec l’apport de paroles recueillies, telle est la direction choisie par le duo Martine Derain et Dalila Mahjoub, ainsi que par JennyPerlin. La création de situations qui placent le spectateur face à ses réactions et une tournure ludique dans le travail de Cécile Dupaquier, la suggestion par l’image chez Rémy Marlot, une forme poétique et énigmatique dans le procédé de Chantal Mélia et François Loriot, telles sont les autres directions choisies. La sculpture sonore et lumineuse conçue par Tina Keane dans la forêt architecturée, finalise le parcours.
La particularité des projets artistiques consiste aussi à prendre possession des données inhérentes au site : le relief, les atmosphères propres aux trois parcelles, leurs ouvertures vers d’autres espaces ainsi que la création paysagiste. Cette préexistence concoure à la signification des oeuvres.
Le projet de Martine Derain et Dalila Mahjoub est formé de plusieurs strates d’éléments graphiques et de significations. Il résulte des recherches centrées sur l’organisation de la Croix Rouge et sur ses moyens de limiter la violence. Les artistes s’approprient deux éléments déjà existants sur l’esplanade : une table d’orientation qui positionne le travail dans la représentation d’une réalité à partir d’un certain point de vue, et une lunette d’approche qui permet une projection vers un ailleurs. Une question s’adresse individuellement au visiteur qui jette un oeil sur le paysage idyllique au travers de la lunette ; un doute semé dans la quiétude apparente. Le graphisme solidement organisé de la table figure une cartographie du monde, suisso-centrée. Les informations s’y succèdent et se soutiennent, le sens se révèle par petites tranches. Sur la structure fondatrice s’entremêlent des textes, des schémas et des sigles, dont la disposition suscite la lecture entre les lignes, révèle un regard critique, dévoile des paroles cachées.
La série de brèves séquences filmées de Jenny Perlin propose une réflexion sur l’exil, à partir d’interview avec des personnes concernées par le sujet et de recherches historiques. Une sélection d’instants de vie et d’images évocatrices est projeté sur une structure translucide qui utilise le contexte du site : l’esplanade, un lieu de foule qui débouche sur un panorama. L’écran de projection joue alors le rôle d’une fenêtre de mémoire –le passé des exilés- à laquelle se superposent le présent des promeneurs et le paysage qui transparaît.
Le parcours des provocations et les aires de réaction de Cécile Dupaquier tracent un itinéraire ludique et grinçant dont la signalisation, des panneaux à mi-chemin entre les cartels de végétation et la signalétique urbaine, schématise graphiquement actes et réactions à des situations quotidiennes d’agressions psychologiques, verbales ou physiques. Par projection mentale, le spectateur se retrouve dans différentes conditions à tester. Les sculptures à pratiquer et les panneaux « violence mode d’emploi » explicitent ironiquement des positions de victime ou d’instigateur, deux situations emblématiques de la société.
Chantal Mélia et François Loriot construisent un Cénotaphe pour un objet cassé. En deux temps se révèlent le résultat d’un acte de violence et l’image de l’objet dans son état premier. Entre ces étapes, un processus qui ressort de la magie s’opère. Du chaos de verre brisé additionné d’objets et de petits miroirs, l’élément décomposé se reconstitue sur un mur – écran grâce à la lumière. Pas d’image préconçue sur un négatif, les seuls morceaux disposés précisément dans un cube en verre qui leur sert d’écrin produisent toutes les ombres et les lumières de l’image reconstituée : un soulier de verre féminin, un objet connoté. Cette icône entrouvre un imaginaire de contes et leurs interprétations symboliques.
Dans la forêt, l’environnement sonore et visuel conçu par Tina Keane s’organise autour de la structure que constitue l’escalier. L’installation crée un décor pour une expérience qui s’adresse directement aux sens. Des bruitages divers et jeux de lumière aléatoires évoluent durant l’ascension vers la plate-forme culminante et réagissent au mouvement du visiteur. L’œuvre forme alors une mise en scène spécifique à chaque spectateur devenu acteur.
En choisissant pour support des éléments du mobilier urbain, -des panneaux publicitaires situés aux extrémités du jardin-, le travail de Rémy Marlot s'identifie au paysage de la ville tout en déviant le vocabulaire publicitaire. Dans l’espace souvent réservé au sensationnel, il appose des images ouvertes à l’imagination. Des lieux dénués de présence humaine, photographiés de nuit dans différentes villes suisses, des éclairages urbains dont les teintes produisent une ambiance étrange ainsi que des perspectives mystérieuses, peignent un décor pour des actes potentiels, à imaginer. La tension réside dans le pouvoir de suggestion.
P.N |