| Andro Wekua, dessins, peintures
(Piano Nobile)
Sladjan Nedeljkovic, Zone
,
installation vidéo
(Annexe : 1-3 Rue Lissignol)
Du 12 juin au 28 juin 2003
Installées plutôt qu'accrochées, les différentes
formes d'expression de l'artiste se répondent
par leur disposition dans l'espace. D'un côté,
peinture abstraite, gestuelle et médium graffiti
(qui met en exergue une phrase reprise du
collage posé sur le mur d'en face), dénotent
une forme « sauvage ». De l'autre côté,
la mise
en place semble plus cadrée, disposée en une
surface narrative, par l'image et par le texte.

A. Wekua, détail

A. Wekua, Installation de peintures,
dessins, collages, 2003

A. Wekua, Installation de peintures,
dessins, collages, 2003

Installation vidéo, trois images vidéoet voix
off,
2002, photographie : Sladjan Nedelkovic

Installation vidéo, trois images vidéo et
voix off,
2002, photographie : Sladjan Nedelkovic

Installation vidéo, trois images vidéo et
voix off,
2002, photographie : Sladjan Nedelkovic
|
Andro Wekua
www
Dans sa globalité, la présentation,
éclairage y compris, semble être faite à
la sauvette ; on pourrait se trouver dans
un atelier, un lieu où l'acte créateur se déroule
en continu. L'aspect de non-fini est propre au travail de
A. Wekua : les oeuvres peuvent être retravaillées
pour une autre présentation, développées
pour un nouvel état. Ici, c'est un arrêt sur
image, où les éléments choisis, juxtaposés
ou mis en face-à-face, dialoguent et orientent l'interprétation.
L'aspect brut de cette disposition est
contenu dans le travail lui-même : une expression
directe transmise par la rapidité du geste. L'artiste
opère de manière impulsive et spontanée,
parfois « naïve » . Il découpe,
colle à la va-vite, dessine, photocopie certains travaux
qu'il remanie ensuite, peint et retouche la surface peinte.
Il choisit des images trouvées dans des magazines,
met en scène des représentations autobiographiques
ou stockées dans son imaginaire.
Les couleurs posées en aplats
sombres, parfois enflammées ou chair, les traits accentuant
par plusieurs passages ce qu'ils cherchent à cerner,
une tâche de plexiglas brûlé, tous ces
éléments servent le contenu du travail. Une
violence contenue dans l'histoire de vie que l'on devine,
tranches de la mémoire. Les récits biographiques
ou fictifs apparaissent par bribes, sous la forme de chroniques
journalistiques ou de faits divers. La reconstitution se travaille
comme un puzzle et appelle à l'expérience de
chacun.
Sous-jacent, le portait de famille, celui
d'une famille déplacée. Quelques allusions du
texte et des visages l'évoquent. Certains portraits
aux yeux marqués pourraient être la déclinaison
d'un seul protagoniste. Sur un collage, Family est
titré en lettres gothiques, les visages du groupe y
sont dépersonnalisés, censurés. Les figures
féminines, d'où émergent érotisme
et parfois regards bienveillants, sont mères ou maîtresses.
Un univers subjectif transparaît
sans leurres dans le travail de A. Wekua, par les sujets abordés
ainsi que par sa manière de les exprimer. Il livre
l'intimité d'un « paysage psychologique »
qui fait appel au répondant émotionnel du spectateur.
Marie-Eve Knoerle,
juin 2003
1 Giovanni Carmine,
Somewhere, over Georgia , dans Urban Diaries , young swiss
art, Madrid, 2003
Sladjan Nedeljkovic
- Insaisissable univers
www
Juste à l'orée du ciel,
sous le toit de l'espace annexe de Piano Nobile, se répand
dans une atmosphère étouffante d'un début
d'été l'univers de l'installation réalisée
par Sladjan Nedeljkovic.
Dans une presque totale obscurité,
posés au sol, trois moniteurs diffusent successivement
des images et du son ; ils sont reliés par des
câbles abandonnés sur le plancher. Sans pour
autant l'exhiber, l'installation dévoile l'infrastructure
qui la sert. Par son caractère très sobre, elle
s'intègre, au lieu, sans le bousculer.
Le spectateur, lors de sa déambulation,
dans l'espace d'exposition, va être guidé par
le déplacement du son et la succession des films. En
l'emmenant d'un moniteur à l'autre, l'artiste dérobe
le spectateur à sa réalité pour l'entraîner
progressivement dans un autre lieu qu'il a désigné
sous le nom de Zone .
Le son se manifeste tout d'abord en un
fort grésillement, qui contient quelque chose de très
électrique ; il instaure un climat de tension
et peut-être même d'insécurité.
Il s'atténue ensuite quelque peu pour laisser la place
à un signal sonore, celui d'un répondeur ;
enfin, le grésillement reste présent, en filigrane,
de la voix qui dépose le message. Par sa sourde mais
dense présence, il engloutit le spectateur dans un
univers étrange.
Un paysage, embrasé par un soleil
couchant, est montré par un infini travelling latéral
le long d'un horizon sur un des trois moniteurs. Sur un autre
écran, un local, peut-être un hangar, vide et
désaffecté est filmé en un mouvement
de balayage latéral, qui évoque une caméra
de surveillance. L'intérieur d'un appartement est présenté
sur le troisième moniteur ; une table dressée
avec les restes d'un repas apparaît ; au mur des
traces de feu. Dans l'ensemble, les images sont floues et
elles semblent décrire un après - le lendemain
d'une catastrophe ? - qui aurait rendu les lieux
déserts.
A prime abord et visuellement, ces trois
espaces ne s'inscrivent pas dans une continuité. Ils
se juxtaposent. Ils semblent être inféodés
à la narration ; c'est peut-être elle qui
les force en une cohésion, qui pousse le spectateur
à chercher un lien entre eux. De même, le spectateur
est tenté de mettre en concordance les images et la
narration. Pourtant l'un et l'autre ne se recoupent pour ainsi
dire pas ; au contraire ils semblent être en friction
par endroit.
La narration ne propose pas de véritable
progression. Le récit, apparemment construit, s'avère
fracturé et parfois incohérent. Il ondoit entre
précision et imprécision. Il empêche une
possible représentation ou définition de la
notion de zone ; celle-ci demeure un lieu insaisissable,
qui échappe à toute représentation fixe.
De l'oeuvre émane un certain malaise ;
le spectateur est en quelque sorte déstabilisé.
Peut-être est-ce lié à l'impossibilité
de définir la zone qui apparaît tantôt
comme un espace mental, tantôt comme un lieu physique
et tangible, tantôt comme un univers fictionnel ?
Cette indétermination est sans
doute accentuée par la construction même du travail
dans lequel on repère la notion de déplacement
à plusieurs échelons. Tout d'abord au niveau
des images ; certaines n'ont pas été filmées
par l'artiste. Elles constituent un matériau préexistant
que l'artiste a récupéré et retravaillé.
Il leur a réinjecté du sens, en les déplaçant
d'un précédent contexte vers son propos.
De même pour le récit, les
textes, totalement fictionnels, ont été écrits
par l'artiste. Néanmoins, ici et là, il a introduit,
tels des morceaux hétérogènes, des fragments
d'interviews qu'il a réalisées dans le cadre
d'un autre travail. Ainsi s'opèrent des glissements
de propos qui perturbent la clarté du texte, sans totalement
la brouiller.
Enfin, au niveau du récepteur,
un procédé différent mais également
de l'ordre du déplacement est à l'oeuvre. En
effet, le public, peut-être au-delà de sa volonté,
se trouve finalement partie prenante de l'histoire. Le message
est laissé sur un répondeur pour un potentiel
destinataire. Le spectateur ne demeure pas longtemps simple
témoin de ces paroles. Il s'opère progressivement
un glissement, un déplacement, et le spectateur endosse
finalement le rôle du récepteur assumant une
certaine responsabilité, tout en réalisant son
impuissance. En effet, il est témoin, malgré
lui, d'une situation apparaissant comme potentiellement dangereuse.
La notion de frontières parcourt
les trois récits. Il y a l'idée d'entrée
et de sortie de la zone, de délimitation mais aussi
de transgression. Les images présentées sont
peut-être clandestines, elles ont franchi une frontière,
transgressé un interdit. De même la voix a dépassé
une limite en venant se poser sur un répondeur situé
au-delà de la zone. Images et voix ramènent
de l'ailleurs dans l'ici.
Le travail touche également à
la notion de perception et du rapport au monde extérieur.
Par quelques phrases égrainées dans le texte,
l'artiste inocule un doute : « les
gens essaient de te convaincre que blanc c'est noir et que
noir c'est blanc » et plus loin « et
si tout dans le monde était un grand malentendu ?...
et si les rires étaient des larmes, au fond ? ».
Dès lors, on peut se demander
si le malaise qui nous envahit peu à peu dans cette
installation n'est pas justement lié à ce
« grand malentendu » par lequel l'artiste
questionne la validité de tout un système de
signification et de valeurs. Il nous fait prendre conscience
de la relativité de notre rapport au monde.
Maryline Billod |